Entre deux stations de tram, le téléphone sonne. À l’autre bout du fil, Bénédicte Baranger, présidente de l’association Orléans Jeanne d’Arc, annonce à Clémence Miot qu’elle a été sélectionnée. La bouffée d’émotion passée, la lycéenne envoie immédiatement un message à ses parents, puis passe un appel à son grand-père. « Je savais que pour lui, qui est orléanais, cela représentait beaucoup, et pour moi, c’est mon rêve depuis que je suis toute petite », confie-t-elle. À 16 ans, élève de première STMG, Clémence Miot prend donc le flambeau des jeunes filles élues chaque année depuis 1945 par l’association pour incarner la Pucelle. Depuis le 8 mai 1429, date à laquelle Jeanne chassa les Anglais qui assiégeaient la ville depuis cinq mois, Orléans n’a presque jamais cessé de la célébrer. Cette année sonne la 597e édition des fêtes johanniques, inscrites depuis 2018 au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.
Ce mercredi 29 avril, les festivités s’ouvrent pour dix jours de liesse qui embrasent la ville entière. Les deux Jeanne – Capucine, la sortante, et Clémence, la nouvelle –, cheveux courts et sourires jusqu’aux oreilles, partent de la maison reconstituée de Jeanne accompagnées de deux destriers blancs. Souriantes et émues, toutes les deux à cheval, elles traversent la ville au pas. Plus loin, la cathédrale Sainte-Croix les attend, pleine à craquer, remplie de milliers de personnes – catholiques ou non, profondément attachées à cette figure ou simplement curieuses. Sous les voûtes gothiques, en présence du maire d’Orléans Serge Grouard, de l’évêque Monseigneur Jacques Blaquart et du commandant d’armes de la place, le général Colardelle, Capucine remet à Clémence l’épée de Jeanne – une réplique de celle qui « ne versa jamais de sang ».

Clémence Miot est émue de constater l’engouement que suscite la figure de la Pucelle. © Christophe Picard
« Jeanne était une fille comme les autres. Sa rencontre avec Dieu s’est faite pendant l’adolescence, comme pour Bernadette Soubirous, comme pour Thérèse », rappelle l’évêque, qui y voit un appel adressé à toute la société : « La famille est le premier lieu d’éducation. Que se lèvent les Jeanne d’Arc de ce monde présent – et que les adultes soient de véritables éducateurs, des exemples, des personnes à qui parler et faire confiance. » Réussir sa vie, selon lui, c’est « répondre oui à l’appel, audacieux, ouvert à Dieu et aux autres ». Le grand sourire de la Jeanne sortante se mêle à quelques larmes. « Qu’elles sont belles ! » s’exclame une petite fille dans la nef, les yeux brillants. L’invité de l’évêque cette année est annoncé : le cardinal Bustillo. Dans la foule, une sexagénaire laisse échapper : « Ce serait incroyable que le pape vienne pour les 600 ans. »
« Toutes sont formidables ! »
Clémence pensait ne pas être du genre à s’épancher. Mais à la sortie de la cathédrale, l’épée au côté, elle n’a pas pu retenir son émotion. « C’était si touchant d’entendre les acclamations pour Jeanne, de voir la foule se presser et sentir la ferveur qu’elle suscite », partage la lycéenne, le regard d’un bleu profond planté dans le vôtre. Le maire lui remet ensuite les clefs de la ville, avant qu’elle ne reparte déambuler à cheval dans les rues, saluée depuis les trottoirs et les fenêtres ouvertes, sous les applaudissements et les harangues bienveillantes. Tous les âges et toutes les classes sociales sont présents. « Jeanne s’adresse à tous », résume Bénédicte Baranger.
Nul besoin d’être croyant pour adhérer aux fêtes johanniques
Chaque dossier est passé au crible : la lycéenne doit être catholique pratiquante, investie auprès des autres, et habiter Orléans depuis plusieurs années. Bénédicte Baranger, ancienne Jeanne elle-même – elle fête cette année le cinquantième anniversaire de son élection –, reste époustouflée par la maturité des candidates qui se présentent. Cette Orléanaise de toujours, profondément habitée par la figure de la Pucelle, voit dans chacune d’elles « une lumière » et « un beau signe d’espérance » pour la jeunesse. « Toutes sont formidables, s’enthousiasme-t-elle. C’est très dur de choisir. » Comme toutes les Jeanne avant elle, Clémence a suivi une formation exigeante : cours d’équitation, de prise de parole en public, pèlerinage dans les villes alentour qui ont vu passer Jeanne d’Arc, et surtout, les conseils informels des « anciennes ».

La cathédrale Sainte-Croix, pleine à craquer, accueille la traditionnelle remise de l’épée. © Christophe Picard
Acmé de dix jours, le défilé du 8 mai rassemble la ville entière et au-delà. Quelque 600 militaires défilent ; dans le ciel, deux avions sont mobilisés. Les autorités civiles, militaires et religieuses ouvrent la marche. Le général Colardelle y voit une mission qui dépasse la seule célébration : « Ce qui m’intéresse, c’est de souder la nation, sensibiliser avec des valeurs morales que l’on partage avec Jeanne d’Arc et de nous faire connaître. » Il ajoute que nul besoin d’être croyant pour adhérer aux fêtes johanniques : « Dans ses valeurs – l’audace, l’engagement, la combativité – les militaires s’y retrouvent. » Bénédicte Baranger le répète : « Jeanne s’adresse à tous. » À Orléans, pendant ces dix jours, la France est unie.
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